Mon cher maître d’école

Publié le par cgtchm

Hier :

1968, l’imagination au pouvoir !

 

Aujourd’hui :

2008, évaluation, piège à con !

 

 

Mon cher maître d’école,

 

                        J’ai bien retenu mes leçons d’histoire que vous nous appreniez enfant. Charlemagne couronné empereur en l’an 800 ou François 1er vainqueur de la bataille de Marignan en 1515. Je sais, je sais, je fais dans la facilité et d’autres événements historiques se sont déroulés que l’on se doit de connaître… Lorsque vous étiez enseignant et moi, jeune élève, nous avons vu passer un moment historique dont à l’époque, j’étais bien trop jeune pour en mesurer la portée… C’était Mai 1968. Plus tard, j’ai appris qu’après ça, les méthodes à l’école mais aussi au bureau et à l’usine ont changé. Finis les coups de règle sur les doigts de l’élève turbulent, adieu la cravate au bureau ou l’ouvrier soumis aux cadences infernales et au petit chef hargneux…     

Bien plus tard, je suis rentré à l’hôpital et il y avait bien longtemps que les coiffes des infirmières avaient disparues, que les malades n’étaient plus dans des pavillons d’hommes ou de femmes et qu’on ne rentrait plus à l’hôpital en pointant avec des cartes perforées que l’on replaçait sur un grand tableau métallique. Ils avaient même commencé à ne plus pointer du tout parce que les malades, on s’est mis à les soigner en dehors de l’hôpital…En fait, là aussi, Mai 68 était passé par là…

 

Et puis voilà qu’on fête les 40 ans de Mai 68, en mars 2008 sur France Inter, puisque c’est le 22 mars que « les événements » ont commencé. Dans mon hôpital, ils doivent avoir la nostalgie du « Gaullisme étatique » d’alors car aujourd’hui ils se sont mis en tête de tous nous évaluer…Voir si on est bien conformes, des fois qu’on ne voudrait pas faire comme le président, amateur de Rolex et de yacht et qui voudrait qu’on tourne la page de l’héritage de Mai 68…Alors, voilà. Déjà pour travailler à l’hôpital public, on devait être noté, bien qu’il n’y ait pas de trop gros écarts de notes ni d’élève…Euh, d’agent avec un bonnet d’âne parqué dans le coin sous les quolibets de ses camarades…Même que si on n’est pas content de sa note, on peut toujours demander à des copains du syndicat de défendre le fait qu’on ne mérite pas une note pareille…Quelquefois le directeur se met en colère, parfois, il se veut compréhensif. Avant la note, on a un entretien avec son cadre qui vous dit ce que vous faites bien ou moins bien, s’il y a des choses à améliorer et on vous attribue une note. Dans le statut de la fonction publique, ils disent que la note permet à « l’employé consciencieux et méritant de s’assurer qu’il est tenu compte de ses efforts et de ses mérites et que l’agent mal noté prend conscience de son insuffisance et devra chercher les moyens d’y remédier »…Je suis sûr que ça vous fait sourire. Vous vous dîtes que c’est comme à l’époque de Jules Ferry, lorsqu’on décrivait caricaturalement le bon élève et le mauvais élève…Pourtant, j’ai bien vérifié, c’est dans le texte.

 

La note, l’appréciation, étaient censées nous définir dans notre travail mais ça ne suffit plus. Maintenant, il nous faut nous évaluer pour ensuite qu’on nous évalue. Il va falloir que j’explique ce que je fais, ce que j’ai fait, ce que je n’ai peut être pas fait, ce que je ferai mieux avec quels moyens et quels matériels (Le stylo ? La voiture de la mutualisation ? Le cahier ? La seringue ? L’ordinateur ? Et la parole, c’est un moyen ou un matériel ?). Sans compter tout ce qui me reste à faire car dorénavant j’ai plein d’objectifs à atteindre, sur moi-même, sur l’utilisation de mes compétences et des moyens alloués (et si l’ordinateur bug, je fais comment ?). Et le patient, il est où dans tous ces objectifs ? Je m’affole un peu de ne pas trop savoir. Pourtant c’est bien écrit : il faut qu’on apprécie mes projets, que je donne du sens à mon travail et que je me fixe des objectifs…Depuis toutes ces années à l’hôpital, je n’y avais pas pensé ! Tout ce que je faisais n’avait pas de sens, j’errais sans but et je me demandais bien ce que j’avais à faire…J’attendais les évaluateurs pour qu’ils me remettent en route et sur le bon chemin…Même que si j’atteins certains objectifs, je pourrais être mieux payé que mes collègues de travail que je côtoie tous les jours et je pourrais avoir un salaire individualisé ou au mérite, c’est selon. D’autant que le président, il aime ceux qui sont méritants, les adeptes du « donnant-donnant ».

 

Les objectifs ? Je ne les connais pas encore. Dans la police, ce sont les reconduites à la frontière. A l’hôpital ? Peut-être les patients « soignés » en moins d’une semaine et reconduits chez eux ? Pour l’instant, je vous avoue, je suis dans l’expectative et ce n’est pas bon à l’approche d’une évaluation. D’autant que les syndicats de l’hôpital (CGT, CFDT), ils n’ont pas été d’accord. En octobre 2006, ils ont unanimement déclaré qu’ils ne voulaient pas entendre parler de l’évaluation. Eh bien moi, j’aime prendre mes désirs pour des réalités comme ils disaient en Mai 68, et puis à l’école primaire, vous m’aviez ouvert les yeux en faisant découvrir à mes camarades et à moi-même, Jacques Prévert (« Le cancre ») ou Paul Eluard (« Liberté ») et je me dis, en souvenir de ces lectures passées, que je ne vais pas marcher dans la combine. Que l’imagination doit rester au pouvoir et que rentrer dans des cases et des moules, quarante ans après Mai 68, c’est un sacré retour en arrière.

 

Vous, maintenant qui êtes âgé et qui pensiez après les « événements » et la victoire de la droite aux législatives de juin 1968, que les élections c’était vraiment un piège à con, vous conviendrez, qu’en l’occurrence « Evaluation, piège à con », c’est une formule toute trouvée et qui s’impose.

 

 

                                      Votre ancien élève reconnaissant.

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